Silence
01
L'avant-propos
omment observer le silence dans une société où le bruit est partout ? Dans un quotidien saturé d'informations, le flot médiatique et numérique est un fond sonore permanent. Il alimente une fatigue informationnelle que beaucoup cherchent à fuir. Pourtant, même lorsque l’on se tait, les signes prennent le relais : les allures, les gestes ou encore les comportements…
Le silence est devenu une denrée rare, un luxe qui s’achète. L'industrie technologique s'en est emparée, développant des fonctionnalités anti-bruit intégrées aux écouteurs. Un décrochage qui peut se faire de manière plus radicale lors de retraites silencieuses inspirées des séjours en monastères, vus comme les « nouveaux refuges pour cerveaux surmenés » selon le psychiatre Christophe André. Une forme de retour à la spiritualité qui se perçoit aussi dans la sphère créative, où le dépouillement et l’ascétisme se dressent en esthétique.
La notion de quiet luxury, largement commentée comme phénomène esthétique, traduit assez littéralement cette convergence vers le silence. Silhouettes amples, tons neutres et matières nobles ont peuplé l’univers de la création, de la mode au design, jusque dans la cuisine. Le minimalisme intègre les paramètres d’un silence visuel qui passe par l’effacement du surplus, pour recentrer le regard vers le cœur de l’objet. L’éloge du vide qu’incarne le « Ma » japonais vient symboliser ce goût pour la construction silencieuse.
Le silence investit nos goûts, mais aussi nos relations, avec la pratique du ghosting. Il devient un rituel, avec la technique du « visual decluttering » né sur TikTok qui consiste à retirer toute trace de marketing sur les packaging.
Le silence se fait alors oppressant, révélant son ambivalence : à la fois refuge et source d’angoisses. Se priver de bruit laisse en effet un espace pour se confronter à soi et à ses pensées, un face-à-face que beaucoup redoutent. Les millions d’écoutes de bruit blanc sur YouTube témoignent de ce besoin de combler le vide pour échapper à son propre bruit.
Ce dossier vient mettre en lumière ces visions contrastées du silence, qui dessinent un portrait singulier de notre époque. Que le roi du silence commence.
02
Le billet d'humeur
Le silence par Alex Ramirès
Je passe mon temps à le chasser. Dans mon métier d'humoriste, le silence, c’est la sentence, et pas la bonne : l’indicateur sonore qui te montre que non, ce n’est pas drôle. Ça pique mais c’est le jeu. A contrario, quand c’est toi qui le poses, tu deviens le chef d’orchestre, le maître des temps. Laisser la place pour que le rire s’immisce et arrive en récompense. Très satisfaisant.
Mais, sortie de scène, il n’y a plus de règles, les silences dans les conversations sont les plus vertigineux. Un premier rendez-vous et les petits blancs deviennent d’immenses trous noirs dans lesquels s’engouffrent toutes mes insécurités : si l’on n’a rien à se dire, c’est que l’on n’a rien à faire ensemble. Mon monde s'écroule. Le vide, le silence et… la mort. Animique du moins, mais quand même.
Le silence, c’est l’apanage des gens qui savent qu’ils sont assez. (Ou des personnes impolies qui ne font aucun effort pour rassurer leur interlocuteur qui, lui, en fait trop pour compenser. Mais ça, c’est encore autre chose.) Alors on se revoit, on se rassure comme on peut et on commence à comprendre, percevoir et apprécier l’indicible.
Ne rien dire parce que tout est déjà là.
Parce que se taire ensemble c’est toujours mieux que de parler pour deux.
Sauf si t’as une bonne vanne.
03
Les bon maux
[gos-ting]
Fantômer, ou l'art de disparaître d’une conversation en ligne sans laisser plus de traces qu’un « Lu » il y a 3 jours.
Technique moderne de lâcheté relationnelle permise par la digitalisation des échanges. Couper tout contact plutôt que d’assumer son désintérêt. Valable dans les échanges amoureux, en amitié et parfois même au travail.
[grin-hu-shing]
L'écosilence, ou comment une marque préfère cocher une case « RSE » dans un tableur plutôt que de communiquer sur ses engagements, de peur qu’on lui demande des preuves.
Version corporate du « chut, on pollue un peu quand même » : mettre ses engagements climatiques en sourdine pour continuer le business sans créer d’éclats.
04
Décryptage
Une minute de silence visuel
- Auteur
- Soège Lecocq
Entre quête de clarté mentale, désir de réassurance et nouveaux codes du luxe, la respiration esthétique s’impose mais questionne. Du « visual decluttering » né sur TikTok aux packagings de plus en plus épurés des rayons, le silence visuel traverse autant la sphère domestique que la stratégie de marque. La question qui revient à chaque fois : comment recréer du relief et de la singularité à l’heure du silence visuel ?
Le visual decluttering, rébellion marketing née à la maison
*Né à l'intersection de la psychologie cognitive et des réseaux sociaux, ce terme désigne le fait de retirer toute trace de marketing à la maison.
Les sachets de thé séduisent en couleurs, les boîtes de céréales racontent en images, les briques de lait crient en lettres XXL… Les objets du quotidien parlent, s’affichent et argumentent. Résultat : une fatigue s’installe. Le brouhaha visuel serait directement lié à un épuisement cognitif selon des chercheurs de l'Université de Princeton : le désordre environnemental sature le cortex oculaire, réduisant la capacité de concentration.
En réaction, les internautes ont donné naissance au « visual decluttering »* pour faire taire les injonctions commerciales. Sur Tiktok, on voit toutes sortes de parades au mercatique, entre se délester des étiquettes de leurs contenants, et transvaser le produit dans un contenant neutre pour se débarrasser de l’emballage. Les œufs sont extraits de leurs boîtes en carton pour être posés sur des supports délicats en bois. Les pâtes, la farine, le riz sont versés dans des pots en verre récupérés. Les shampoings et savons se glissent dans des distributeurs ambrés…
Un acte de résistance au marketing qui marque le prolongement du phénomène « satisfying organization content » de l’époque Pinterest Prime, où Marie Kondo devenait une gourou du rangement et les tableaux se nourrissaient d’épingles de tiroirs parfaitement compartimentés.
Le retour de la consigne
En remontant encore un peu plus aux sources, ce « désencombrement visuel » marque le retour aux pratiques pré-industrielles. Avant 1880 et l’essor de la grande consommation, les emballages n’existaient pas, ou du moins, ne communiquaient pas. La majorité des produits du quotidien étaient vendus en vrac : sucre, farine, café, thé étaient pesés chez l’épicier, savon, biscuits, coupés ou servis à la demande, et chacun apportait ses propres contenants. Les marques qui se sont spécialisées dans la healthy food performée revoient les codes du supermarché.
Upfront foodstore, Rotterdam
Erewhon Glendale, Los Angeles
Erewhon, Los Angeles
À première vue, tout oppose les chaînes de supermarchés Upfront et Erewhon. L’une est néerlandaise et vient du produit fonctionnel, de la transparence radicale, tandis que l’autre pousse le lifestyle californien jusqu’à la caricature avec ses smoothies à prix luxe et ses silhouettes pilates. Pourtant, les deux ont la même approche, un retour à la clarté, au réemploi, aux formats plus sobres... Le jus vert, le snack protéiné, le bouillon, le smoothie supplément collagène : tout est mis en scène comme un luxe quotidien, mais simplement, dans des bocaux consignés (des bouteilles en verre consignées à $3 pour Erewhon, et un système de recyclage tarifé 0,15 € au Pays-bas). Un luxe du bien-être, ultra désirable, parfois franchement pastiche, mais parfaitement dans l’air du temps.
La frugalité comme biais de confiance
Les marques ont initié depuis longtemps une mécanique de dépouillement pour inspirer confiance. Car au-delà du simple aspect léché du minimalisme, éliminer le superflu est une promesse de sérieux : selon la Cognitive Load Theory, un emballage épuré crée un sentiment de sécurité. Une marque qui n'utilise pas de slogans agressifs envoie donc un signal de réassurance. Un critère particulièrement important dans le soin et la beauté. En cosmétique, de plus en plus de marques font vœu de frugalité et éliminent quasi toute trace de rhétorique. Moins de mots, moins de couleurs, moins de signes. Idem dans le segment ménager où les identités visuelles sont réduites au maximum. Convaincre ne passe plus par le discours de marque, mais par l’efficacité du produit.
Prochaine étape : éliminer la couleur
Le noir et blanc devient un allié de séduction. Sur le marché de la boisson, les emballages passent au monochrome, avec pour seules pas de côté, des illustrations et slogans percutants.
Dans l’adaptation neuronale, la couleur est évidemment impactante. Une étude publiée dans Frontiers in Psychology indique que les stimuli colorés augmentent l’excitation émotionnelle et la charge de travail visuelle. Le traitement des couleurs par le cerveau consomme plus de ressources que les formes ou les contrastes achromatiques.
La question qui revient à chaque fois : le minimalisme est-il une réponse nécessaire à la saturation contemporaine, ou le point de départ d’une nouvelle forme d’uniformisation qui met en péril la singularité des marques ? Car à force de faire taire les signes, celles-ci risquent de toutes se ressembler.
La profusion de marques aux codes épurés, des rayons chez Sephora à ceux du supermarché, soulève aussi la question du positionnement.
Emma Balfour pour la campagne du sac Andiamo, Bottega Veneta
JIL SANDER Pre Fall 2026 par Blommers & Schumm
Hier, la simplicité faisait figure de privilège. Le minimalisme était l’apanage du luxe, avec des maisons comme The Row, Lemaire, Bottega Veneta ou Jil Sander comme porte-paroles du quiet luxury. Le silence visuel était un langage distinctif. Mais à mesure qu’il se démocratise, le dépouillement passe du territoire au standard, et le besoin de clarté finit par tout brouiller.
05
Le geste
« Chut », le roi du silence
- Auteur
- Soège Lecocq
On croit le faire machinalement, alors qu’il condense des années de codes sociaux et de règles apprises sans manuel. Ce geste codé se comprend sans paroles. De toute façon, il n'y pas de mot pour le désigner. Il reste silencieux, comme l'injonction qu'il commande. On le relie davantage à une onomatopée, l'interjection « chut ». Emblème universel du silence, il signifie : « tais-toi », mais aussi « garde le secret ».
On retrouve la trace de doigt devant la bouche dès l'Antiquité, mais son sens varie selon les cultures. En Égypte, le doigt posé devant la bouche est un attribut d'Horus enfant, signe de jeunesse plutôt que de silence. Les statuettes de la période ptolémaïque le représentent comme un enfant nu, une natte sur le côté et un doigt près des lèvres. C'est par syncrétisme que le geste bascule vers sa signification actuelle : les Grecs, en découvrant ces statuettes, absorbent la figure d'Horus dans leur propre panthéon et en font Harpocrate, dieu du secret et du mystère, incarnation du vœu de silence.
Sous l’Empire romain, la figure d’Harpocrate arrive jusque dans certaines provinces gauloises. Une statuette de terre cuite représentant Harpocrate, a été retrouvée dans une villa de Condate (nom gallo-romain de Rennes), et est aujourd’hui conservée au musée de Bretagne. Des milliers d’années plus tard, le geste prend une autre dimension à travers la pop-culture. La télé-réalité a rendu le doigt devant la bouche iconique : durant le générique de Secret Story, il incarne les règles du jeu, à savoir que chaque participant doit garder son secret pour rester dans l’émission.
Aux Etats-Unis, ce geste est repris par les personnalités de tous horizons, sur les campagnes marketing, les albums de rap, sans signification particulière. Sur Pinterest, il est taggé sous l’appellation de "Vow of silence", comme une récupération visuelle du spirituel, mais sans engagement réel derrière. La fascination pour le silence devient une posture.
01
Le face-à-face
Guillaume
Nery
Guillaume Néry est un apnéiste né à Nice, spécialisé dans la discipline du « poids constant ». Après avoir battu quatre fois le record du monde de profondeur et été sacré deux fois champion du monde, il se consacre depuis 2015 à la transmission de sa passion. Sous l'eau, dit-il, le silence est aussi une manière de se retrouver.
Lionel
Daudet
Né à Saumur, Lionel Daudet est alpiniste, guide de haute montagne et écrivain. Réputé pour ses ascensions en solitaire, sans moyen de communication ni assistance, il a multiplié les expéditions à travers le monde, dont un tour des sommets qui l'a conduit des parois du Groenland à celles de la Patagonie. Il a tiré de ce parcours plusieurs livres, dont La montagne intérieure (Grasset, 2004) où il revient sur ce que l’expérience du silence lui a appris.
Q
Vous faites l’expérience du silence de manière singulière dans votre pratique. Comment l’entendez-vous ? De quelle manière se manifeste-t-il ?
G.N
Souvent, on associe le monde sous-marin au silence. Cela vient notamment du film Le Monde du silence de Cousteau, en 1956. Mais en réalité, c’est un abus de langage. Il y a des sons sous l’eau, simplement ils ont une nature différente de ceux que l’on connaît sur terre. Le son s’y propage beaucoup plus rapidement, il est enveloppant, sans véritable frontière. On a l’impression qu’il nous entoure complètement, qu’il entre de partout. Il existe même une ambiance sonore propre à chaque mer ou océan. La vie sous-marine produit du bruit : les coquillages, les crustacés, les poissons… Dans les récifs coralliens, on entend des crépitements constants, des claquements. En Méditerranée, ce sont d’autres sons, plus secs, comme des claquements de carapaces. Tous ces sons forment une sorte de fond sonore continu, difficile à décrypter. Ils finissent par devenir un arrière-plan uniforme. Comme il y a peu de variations perceptibles, on a alors l’impression d’être dans le silence. Mais en réalité, il n’y a jamais de silence absolu. Quand on descend profondément, surtout au large, loin de toute activité humaine, on peut se rapprocher d’un silence presque total. Mais cela reste rare.
Si je devais parler de silence, je dirais qu’il est plutôt intérieur. Sous l’eau, l’environnement est très uniforme : visuellement, tout est décliné en nuances de bleu ; le goût et l’odorat disparaissent ; le son devient sourd et homogène. Il ne reste quasiment que le toucher, le contact de l’eau. Cette réduction des stimuli limite la dispersion de la pensée. Elle la recentre sur l’instant présent. En apnée, il devient presque impossible de laisser son esprit vagabonder. Il y a une forme d’instinct de survie : le corps sait que cet état ne peut pas durer. Cela empêche toute projection dans le passé ou le futur. On est uniquement ici et maintenant.
L.D
Le silence est indissociable de la haute montagne même si, en réalité, il n'est jamais absolu mais souvent troublé par le vent qui miaule dans les roches ou les craquements de la glace.
Il faut apprendre à écouter le silence, il a souvent plus de choses à nous dire qu'une réunion de philosophes. Car le silence ne s'oppose pas simplement au bruit, il a sa propre identité : c'est une forme de miroir où se réfléchissent les questionnements de l'être humain, ses doutes, ses peurs... Le silence permet évidemment le recueillement, l'introspection, l'attention. Mais c'est surtout une porte qui s'ouvre sur un monde qui va bien au-delà de soi. D'une manière indicible le silence amène des réponses, la plupart du temps inattendues et surprenantes. Ces réponses recentrent et transforment l'individu, d'une façon qui n'est ni superficielle ni éphémère.
Le silence extérieur devient alors un silence intérieur, source d'une profonde jubilation, qui n'est pas une drogue. En effet, cette jubilation ne disparaît pas une fois le retour dans la vallée et le monde des hommes.
Q
Est-ce que le silence vous apaise, ou bien est-ce qu’il vous procure plutôt une sensation d’angoisse ?
G.N
Le silence m'apaise. C'est d'ailleurs cela pour moi le véritable silence : un apaisement intérieur, une suspension des pensées. Contrairement à la vie sur terre, où l’on est constamment dans l’anticipation, la projection, l’analyse. Sous l’eau, on peut être pleinement conscient tout en accédant à cette forme de silence.
L’apnée n’est pas une expérience angoissante pour moi, bien au contraire. Je la vis comme une chance. C’est une expérience difficile à reproduire sur terre. Elle est courte, quelques minutes seulement, ce qui la rend d’autant plus précieuse.
Le temps, d’ailleurs, ne paraît ni plus long ni plus court. Il est simplement très présent. Il y a une conscience aiguë de sa durée. Avec l’expérience, je peux presque dire à la seconde près combien de temps dure une apnée.
L.D
Parce qu'il est totalement accepté et intégré, le silence n'est jamais source de peurs, ou d'émotions que l'on qualifierait de négatives. Le silence participe d'une mise à nu, amène une transparence et une clarté à l'intérieur de soi.
De cette limpidité naît une force, une conscience aiguë de ce que vivre veut dire, la mise en évidence d'un noyau inoxydable en soi, d'où rayonne une joie sans cause. Et cette joie ne s'éteint jamais...
Q
Comment vivez-vous le retour au monde, au bruit ?
G.N
Le retour au monde du bruit n’est pas un choc. Contrairement à un astronaute qui part plusieurs mois, nous vivons des expériences très courtes. Ce sont des micro-voyages. L’adaptation est immédiate.
Lors d’un entraînement, on enchaîne les descentes. On va et vient entre deux mondes. C’est comme entrer dans une parenthèse, puis en sortir. Mais je ne suis pas dans une fuite du réel : le monde aérien est aussi mon environnement, mon quotidien.
En revanche, le contraste peut être frappant. Sur la Côte d’Azur, où je vis, l’été est extrêmement bruyant : bateaux, jets, hélicoptères… Même en mer, le bruit est constant. Et puis, il suffit de mettre la tête sous l’eau pour retrouver une forme d’apaisement. Certains bruits, cependant, traversent l’eau, notamment les moteurs de bateaux. Ils peuvent même s’amplifier en profondeur, devenir des vibrations très désagréables. Avec le temps, cela m’a poussé à privilégier les plongées en hiver, quand la mer est plus calme. Les environnements les plus silencieux que j’ai expérimentés sont les lacs. Il y a moins de vie sonore, moins de crépitements. L’eau est plus sombre, plus froide. Cette combinaison du silence, de l’obscurité et du froid crée une expérience très introspective, presque méditative. Paradoxalement, je trouve les plongées en lac plus impressionnantes que celles en mer. Elles confrontent davantage à soi-même. Une autre expérience marquante a été en plein Pacifique, lors d’une traversée en voilier. Nous nous sommes arrêtés, sans vent, sans moteur, au milieu de nulle part. En plongeant, au-dessus de plusieurs milliers de mètres de fond, il n’y avait plus aucun bruit. Un silence total. Avec la conscience d’être au cœur de l’océan, c’était une sensation presque vertigineuse.
L.D
Comme l'expérience physique du silence en montagne aiguise les sens et détruit les différentes carapaces que l'être humain s'est appliqué à édifier, je suis évidemment sensible au vacarme de cette société dont je fais aussi partie. J'ai néanmoins appris au fil des expéditions à gérer ces transitions.
Le retour au monde « normal » me fait prendre conscience de ce qu'il est, c'est-à-dire tout sauf normal !
C'est un lieu commun que de dire que la plupart d'entre nous vivons dans des univers incroyablement bruyants et agressifs. Vivre dans un brouhaha permanent s'accompagne selon moi d'une forme de « déni de vie » qui nous éloigne de l'essentiel. C'est pourquoi il me semble fondamental que tous, nous éprouvions le silence, que ce soit en montagne, en mer ou dans les bois. Peu importe où, pourvu qu'il amène la paix !
01
L'anatomie d'un objet
[Marque]
Maison Margiela
[Année]
1984
[Modèle]
Tabi
08
La formule
Le « no makeup makeup » : la discrétion performée
- Auteure
- Soège Lecocq
Hailey Bieber pour Alaïa par Tyrone Lebon
À l’heure où les diktats de la féminité se détachent peu à peu de la performance, le « no makeup makeup » devient l’expression d’un visage qui veut plaire sans paraître. Mais derrière cet air faussement simple, la discrétion devient finalement, une nouvelle démonstration.
Kendall Jenner pour M le Monde par Oliver Hadlee Pearch
Sur les défilés et sur les tapis rouges, dans les campagnes de marque et sur les couvertures des magazines, et finalement, partout où le rouge à lèvres est normalement d’augure, les maquillages rutilants ont tiré leur révérence. Teint unis, sourcils dépenaillés, mascara indécelable : le « makeup no make-up » ainsi nommé sur les réseaux sociaux habille dorénavant les bouilles. Particulièrement celles des célébrités hollywoodiennes, Zendaya en grande démonstratrice avec sa silhouette angélique et son visage virginal aperçu lors de la promotion en juillet de L'Odyssée à New York.
Un maquillage qui n’a de simple que son apparence, car derrière l’illusion que l’on ne porte rien, se cache une routine bien soignée. L’intention n’est plus de séduire activement, mais de plaire passivement. Cette discrétion là ne consiste pas à ne plus se maquiller, mais à rendre le makeup difficile à saisir. Elle fait mouche parce qu’elle est incarnée par des visages que l’on a rarement vus au naturel. C’est d’ailleurs Pamela Anderson qui l’aurait lancée en 2023 lorsqu’elle a soudainement changé de look, passant de la bimbo à la pudique en adoptant une mine radicalement sobre.
Derrière cette allure qui semble vouloir déjouer les attentes d’une féminité fatale et se soustraire à la démonstration, elle repose encore sur une mise en scène très maîtrisée. La formule a l’air simple, mais elle cache une routine rigoureuse. Pour arriver à ce look les maquilleurs s’appliquent à superposer les couches hydratantes, les couleurs de correcteurs, concealers, enlumineurs au pinceau fin et à grimer les cils et sourcils à grands renforts de gels transparents. Aujourd’hui, ce sont même les reines du contouring qui affichent ce portrait faussement nu : les sœurs Jenner, les Hadid ou encore Hailey Bieber affichent leur minois avec plus de neutralité. Même les barbies contemporaines, Ester Exposito, Sabrina Carpenter, Sydney Sweeney, dont la beauté est quotidiennement performée, passent sous le filtre du « makeup no make-up ». Habituellement vêtues de lèvres rouges et d’un trait d'eyeliner tiré jusqu’aux tempes, elles montrent ici leur sensualité différemment.
Hunter Schafer pour Mugler
Hailey Bieber pour Miu Miu par Zoë Ghertner
Kendall Jenner pour ANUA
Kylie Jenner pour Kylie Cosmetics
Bella Hadid pour Prada Beauty par Ferdinando Verderi
Ce grimage facial est même devenu au fil des dernières années la signature de Miu Miu. La maison a construit l’image de sa femme sur ce visage nature peinture. Une identité intellectuelle, désirable par sa sensualité indomptée, mais pas négligée pour un sous. Une féminité en « sourdine » qui donne la parole à l’allure.
Cette esthétique n’émerge pas ex nihilo, elle tutoie deux tendances makeup déjà virales : la « messy girl » et la « tired girl » qui tirent cette fausse négligence à son paroxysme avec un maquillage pensé pour paraître malade, fatiguée, presque triste. L’air de rien, en voulant cultiver un certain flegmatisme, cette discrétion tombe finalement comme toutes les autres, dans la performance technique et la démonstration.
08
Le logorama
The row
- Auteur
- Soège
À l’heure où les maisons de mode rivalisent de monogrammes et de signes distinctifs, The Row choisit presque de disparaître. Son logo, réduit à de simples lettres noires espacées, devient le symbole d’une identité fondée sur la retenue.
Surexposées à l’écran dès leur enfance et exploitées par les médias à outrance, les sœurs Olsen s’adonnent avec The Row, à une forme de discrétion radicale. Mary-Kate et Ashley Olsen ont fondé leur marque en 2006 à New York avec pour ambition de concevoir le t-shirt parfait. Le nom fait référence à Savile Row, rue londonienne emblématique du tailoring. Très vite, The Row adopte une identité visuelle minimale qui s’éloigne du conventionnel : pas de branding ostentatoire, des pièces reconnaissables uniquement par leur coupe et leurs matières, une communication rare, silencieuse. Elles font le choix de l’anonymat.
Là où les maisons de mode construisent et reconstruisent des monogrammes, The Row fait le choix inverse : ne presque pas exister graphiquement. Le nom apparaît en toutes lettres capitales, noires sur fond blanc. Pas de sérif, pas de couleur, pas d'effet, pas de contour, pas d’ombre. Juste des lettres en bâtons fins, très espacées qui jouent le vide plutôt que l'ornementation. Presque comme si elles voulaient s'effacer.
Sur les façades des boutiques, le logo n’est pas plus voyant ; il est à peine visible et identifiable. Une discrétion qui s’invite aussi à l’intérieur : une fois dedans, les photos sont interdites. Aujourd’hui, The Row est l’une des rares marques dont l’identité ne repose pas sur un signe, où le minimalisme n’est pas qu’une dimension graphique et esthétique, mais une personnalité de marque, à l’image de ses fondatrices.
09
L'endroit
Toteme rue du Faubourg Saint-Honoré
- Auteur
- Marine Mimouni
Chez Toteme, le minimalisme prend la forme d’un silence suédois comme manifeste. Imaginée par le studio Halleroed, la boutique parisienne compose un refuge aux allures de galerie, entre tons calcaires, œuvres choisies et lumière filtrée.
Le silence suédois comme manifeste
Rares sont les boutiques parisiennes où le silence règne. Toteme fait figure d’exception. Imaginée par le studio Halleroed, l’architecture intérieure de la première boutique européenne de la maison suédoise invite le visiteur à pénétrer dans l’univers intimiste d’un collectionneur semblant s’être absenté. Le visiteur se retrouve alors seul dans cet écrin aux allures de galerie.
Aux murs, des photographies en noir et blanc du photographe suédois Mikael Jansson célèbrent une Suède contemplative, offrant une échappée à l’agitation de la rue du Faubourg-Saint-Honoré, où la boutique a pris ses quartiers.
Cette atmosphère se prolonge dans une palette de tons calcaires qui habille l’ensemble de l’espace, des canapés Liljevalchs blancs, dessinés par Josef Frank pour Svenskt Tenn, à l’étagère Voronoi de Marc Newson, sculptée dans un bloc de marbre de Carrare, évoquant un archipel minéral.
L’escalier, faisant écho à la géométrie du monogramme de la maison, accueille la chaise Iron Concrete de Jonas Bohlin, guidant les visiteurs vers le premier étage. Les vêtements et accessoires y sont alors exposés comme des œuvres d’art, invitant à la méditation le temps d’un café, baignés par la lumière naturelle filtrant à travers une verrière Art déco réalisée à la main par un artiste français installé à Stockholm. Un refuge suspendu au cœur de la capitale.
10
La pause pop-corn
Le Strudel d’Inglourious Bastards
- Auteure
- Louise Van Praet
Dans la scène du strudel d’Inglourious Basterds, Tarantino transforme un dessert en terrain miné où le silence devient un acteur à part entière. Arme d'observation maîtrisée par le colonel nazi Landa et étau étouffant pour la jeune juive Shoshanna qui ne doit pas se trahir, ce mutisme entretient une tension insupportable entre les deux personnages. Le malaise culmine avec l’arrivée de la crème fraîche. Provocation calculée rappelant les origines fermières de Shoshanna ou simple caprice de gourmet ? Le cinéaste prouve que le silence est parfois la meilleure réplique.
00
La leçon
La leçon de minimalisme de la série Love Story
- Auteur
- Soège Lecocq
Avec Love Story, Ryan Murphy puise dans les codes les plus feutrés du glamour new-yorkais des années 90. Tout semble tenir dans un col roulé noir, un loft vide, une lumière laiteuse… Mais derrière cette image ultra léchée, il réussit à montrer l’envers du couple et son asymétrie.
Si Love Story a fait du bruit médiatiquement dès sa sortie en février 2026, c’est en partie pour la manière dont elle déploie, à l’image, une esthétique épurée. La série de Ryan Murphy diffusée sur Disney+ rejoue un imaginaire visuel mythique : celui des années 90. À cette période, les créateurs de mode insufflent dans leur style toute une approche de la discrétion. Jil Sander et Helmut Lang deviennent au vestiaire ce que Mies van der Rohe a été au modernisme architectural. Calvin Klein joue lui aussi un rôle central dans cette diffusion du minimalisme, autant par ses silhouettes dépouillées que par l’aura de ses campagnes, portées par des figures comme Kate Moss, encore inconnue à l’époque.
Le drame amoureux s’inscrit dans ce cadre dépouillé. Si l’idylle n’a rien de parfaitement romantique, l’image la rend contemplative. Une douceur affleure à chaque plan, décor, silhouette, et chaque silence. Résultat : sur les réseaux sociaux, la série obsède. Elle ravive une nostalgie immédiate des nineties et va même jusqu’à réimposer la sobriété dans les looks au moment où la couleur refait une percée.
Question de nonchalance
Figure tutélaire du style nineties effortless et du quiet luxury, Carolyn Bessette affichait une élégance si simple, si peu démonstrative, qu’elle en devenait nonchalante. Une nonchalance qui se tenait pourtant loin de toute négligence. Dans la vie comme dans la série, ses tenues sont impeccables : des basiques à la palette neutre, des coupes réduites à leur plus grande épure. Ses silhouettes ont été recréées par le costumier Rudy Mance, arrivé sur le projet après une première vague de critiques déclenchée par les clichés de tournage, où les looks de Sarah Pidgeon, interprète de Carolyn, avaient suscité un tollé chez les amateurs du style Bessette. La production a alors cherché à retrouver au plus près l’esprit et le goût du couple, en s’appuyant sur des archives, des images d’époque et des pièces issues de collections privées.
Calvin Klein et la quête de pureté
Dès les années 90, la mode minimaliste arrive à son paroxysme. Calvin Klein, mais aussi Narciso Rodriguez, proche de Carolyn Bessette (qui signera même sa robe de mariée), font tous deux leurs premiers pas dans la mode. L’évolution de l’héroïne auprès de ces deux créateurs est centrale dans l’esthétique de la série. La figure de Calvin Klein, surtout, occupe une place déterminante. Dans Love Story, il est même présenté comme celui qui introduit Carolyn à son futur mari, même si la réalité de cette rencontre demeure incertaine.
Le goût de Calvin Klein pour les intérieurs est brillamment mis en lumière. On y voit un « Monsieur Propre » de la mode aussi pointilleux quant à l’impeccabilité de ses vêtements, qu’à celle de ses espaces. Ses bureaux parfaitement immaculés ont été recréés par le designer de production Alex DiGerlando, à partir des locaux historiques imaginés par Joe D’Urso, l’architecte prisé du créateur, mais aussi des espaces conçus plus tard par John Pawson pour la boutique de Madison Avenue.
La série a même déclenché des réactions chez ses anciens employés sur les réseaux sociaux. Les traits maniaques du créateur sont confirmés sur TikTok, notamment des règles strictes : absence de vernis à ongles, maquillage minimal, bijoux discrets, jusqu’à l’interdiction d’avoir des fleurs colorées dans les bureaux. Il exigerait même de ne recevoir que des arums blanches. « J’adore la couleur, mais je la préfère dans les fleurs, pas dans les vêtements », avait-il déclaré à Vogue dans une interview.
La série de Ryan Murphy fonctionne aussi par la nostalgie qu’elle cultive d’un New York pré-numérique. Des téléphones fixes à la place des téléphones portables, des cigarettes allumées à l’intérieur, une musique lancinante sur un lecteur vinyle : Love Story rejoue tout un art de vivre lié à cette époque.
Une autre idée des Kennedy
Dans cette mise en scène, JFK Jr. apparaît également comme celui qui s’écarte des codes très aristocratiques de sa famille. Le contraste est particulièrement lisible dans la différence entre son loft moderne, au design presque monacal, et l’appartement de Jackie, marqué par un goût beaucoup plus classique.
La série recrée d’un côté, l’héritage Kennedy, ses salons, ses signes de rang, et de l’autre, une forme d’émancipation par la simplicité.
Les intérieurs industriels et les lofts new-yorkais y sont mis en scène dans leur plus grande sobriété : lumière qui irradie la pièce, grande hauteur sous plafond, cuisine en acier brossé, lampadaires industriels, briques de verre, mobilier chromé, étagères métalliques et table sur pieds à roulettes. Autant d’éléments qui renvoient à l’esthétique high-tech minimaliste de Joe D’Urso, mais aussi au dépouillement plus spirituel de John Pawson.
À travers ces décors nets, ces volumes nus, ces matières froides et cette lumière feutrée, la série filtre un drame par l’esthétique de la retenue. Le minimalisme n’est plus seulement un style, mais la démonstration d’une nostalgie, une manière de contenir encore un peu le bruit du monde contemporain.