Goodmoods devient Beaubourg,  en savoir plus

    Mariage

    QG Fanzone
    MANIE Gatekeeping
    HABIT T-shirt de Merch
    ENNEMI Ticketmaster
    © Something Very Bad Is Going to Happen - Netflix

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    AVANT-PROPOS

    Pour le meilleur et pour le pire. Ce serment d'union, institutionnalisé par le mariage, est identifié par Claude Lévi-Strauss comme l'un des trois piliers fondateurs de toute société humaine. Loin d'une vision romantique, le mariage est un mécanisme de survie sociale, un outil d'alliance pour tisser des liens au-delà du groupe. Le mariage unit et organise. Il a aussi été perçu comme une finalité du couple, une concrétisation formelle de l’amour et une norme indiscutée. 

    Aujourd’hui, le mariage est réversible et ne se termine presque plus jamais par la mort. Entre divorce et séparation des biens, il est devenu un rite négociable et un acte réversible. D'abord lié au religieux, il s'en est progressivement affranchi pour devenir un choix individuel, d'ordre juridique, économique et amoureux. Ses formes se multiplient : couples de même sexe, remariages, unions célébrées tard dans la vie. En France, en 2025, l'âge moyen au mariage dépasse 37 ans pour les femmes et frôle 40 ans pour les hommes.

    Cette désacralisation cohabite pourtant avec une resacralisation esthétique. Les couples qui ne partagent aucune foi ou que l’institution religieuse continue d’exclure semblent tout de même vouloir conserver la puissance du geste sacré. Robe blanche, voile, procession, anneaux : les cérémonies de mariage empruntent aux codes esthétiques du religieux sans en adopter le fond. Si le mariage se désacralise comme institution, il se resacralise comme cérémonie, et prend, pour certains, des accents de spectacle. Les unions de célébrités sont souvent de grandes productions aux enjeux de visibilité et créent parfois des controverses, comme la privatisation de Venise par Jeff Bezos et de Palerme par Dua Lipa. Sur TikTok, l'influenceuse Becca Bloom a documenté chaque étape de son mariage à cinq millions de dollars sur le lac de Côme, de la robe aux cadeaux d'invités. Le mariage est devenu un contenu visuel partageable.

    La culture visuelle s'est emparée de ces codes pour les retourner. Le mariage n'est plus un happy end, il devient le lieu où tout peut dérailler. On montre d’avantage l’envers du décor, les déceptions et la passerelle qu’il peut être vers le chaos. Le dernier album de Rosalia revient sur le naufrage de son mariage, tandis que le film Brides de Chloe Cooke, prévu pour 2027, annonce l’intrusion d’une jeune mariée dans le décor gothique d’un comte italien collectionneur d’épouses vampiriques. De la romance au drama, de la comédie au film d’horreur, du rêve à la catastrophe intime, le mariage ne se représente plus comme un idéal. Dans ce nouveau récit, les rôles se redessinent : la mariée n'est plus une silhouette fragile attendant sa délivrance. Elle est le personnage principal qui reprend le pouvoir sur le scénario matrimonial. L’émancipation ne passe plus par une union heureuse, mais par la capacité à refuser, détourner, quitter ou reconfigurer le rôle de mariée. Pour sa robe de mariée, Gabbriette a fait le choix non conventionnel de faire appel à la maison Matières Fécales, qui n’avait jusque là jamais versé dans le mariage. Leur style dystopique et avant-garde correspondait à l’histoire qu’elle voulait raconter via sa robe de mariée. Ensemble, ils ont pensé trois looks de style gothique, inspirés du film Dracula par Francis Ford Coppola. La série Netflix Un très mauvais pressentiment montre justement une reprise de contrôle de son destin par le personnage de Rachel, qui lutte contre le sort funeste de son mariage et la pression sociale qui l’entoure.

    Sans en faire l’éloge ni le procès, Beaubourg lève le voile sur cette promesse d’engagement et les codes qu’elle adopte aujourd’hui. Entre dystopie et horreur, le mariage, teinté de noir.

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    PREMIER DÉCRYPTAGE

    À l’écran, le grand désenchantement marital

    • Texte
    • Soège Lecocq

    À l’écran, le mariage vire au cauchemar. Films et séries réécrivent le scénario nuptial avec pessimisme. L’habituel happy end, autrefois scellé par une scène de mariage parfaite, semble révolu. Du vœu «pour le meilleur et pour le pire», les scénaristes ne semblent plus retenir que la seconde partie. Le mariage n’apparaît plus comme la promesse d’une fin heureuse, mais comme un rite de passage vers une zone de crise et de discorde. Preuve que l’amour ne triomphe pas toujours.

    La cérémonie de mariage comme seuil vers le chaos émotionnel

    27 robes, Le Mariage de mon meilleur ami, The Wedding Planner, The Wedding Date… Les comédies nuptiales des années 1990 et 2000 relevaient souvent de la comédie romantique ou humoristique, abordant le sujet avec un ton plus ou moins léger. Le mariage se cantonne à créer des quiproquos, exacerber les rivalités et forcer les personnages à révéler leurs sentiments avant l’autel, jusqu’au dénouement heureux.

    Le cinéma a aussi longtemps caricaturé la figure de la mariée, en cultivant le moment où la pression des préparatifs la transforme en personnage tyrannique. Un cliché misogyne résumé par l’anglicisme « bridezilla », contraction de « bride » et « Godzilla ». Dans Meilleures Ennemies, on se rappelle les deux amies d’enfance qui entrent en guerre lorsque leurs mariages rêvés se retrouvent programmés par erreur au même endroit, le même jour. Le film pousse jusqu’à l’absurde le cliché de la mariée hystérique, prise dans la performance sociale et la compétition.

    Derrière la caricature, le terme dit aussi le poids des injonctions à faire du mariage un jour absolument parfait. Pour l’anthropologue britannique Victor Turner ¹ , le mariage est un moment de seuil, un passage d’un état à un autre. Or tout rite de passage produit une zone d’instabilité : entre-deux, intensification des affects. 

    ¹ Victor Turner, « Betwixt and Between: The Liminal Period in Rites de Passage », dans The Forest of Symbols: Aspects of Ndembu Ritual (Ithaca, NY: Cornell University Press, 1967), 93-111.

    Les Nouveaux sauvages réalisé par Damián Szifron

    De la comédie nuptiale au thriller conjugal, pour le meilleur, mais surtout pour le pire

    Aujourd’hui, l’industrie explore un versant plus sombre et plus profond de l’union. Le mariage devient le moment où les insécurités affleurent, où le doute s’installe, où le passé menace de refaire surface à tout instant. Dans The Drama, les futurs mariés, incarnés par Zendaya et Robert Pattinson, traversent une épreuve psychologique qui met leur couple à l’épreuve. Le film interroge le poids du secret, la fragilité de la confiance, les dilemmes moraux et la violence de la révélation. La dramaturgie monte jusqu’à la cérémonie, moment où le regard social et les tiraillements finissent par se cristalliser jusqu’à tout faire éclater.

    Collection EQT 26-27 d'Arsenal, Adidas

    Sur Netflix, la série Something Very Bad Is Going to Happen fait monter la tension d’un cran. Elle ne se contente plus du trouble psychologique : elle pousse le mariage vers un registre horrifique. Sur fond de malédiction, la série interroge le choix du partenaire de vie, mais aussi la place de la belle-famille (ici envahissante et dysfonctionnelle) dans le quotidien à venir des époux. 

    Si le récit bascule dans le fantastique et le drame, jusqu’au bain de sang, il parvient malgré tout à poser une question simple : que choisit-on vraiment lorsque l’on se marie ?

    Le mariage ou la fabrique de « la femme de »

    ² Simone de Beauvoir, Le deuxième sexe, t. II (Paris : Gallimard, coll. « Folio », 1986), Deuxième partie, chap. I (« La mariée »)

    La culture populaire tend aussi à mettre en lumière les schémas toxiques qui accompagnent le mariage, notamment la domestication de la femme après qu’elle ait donné sa main. Dans son essai de 1949 Le Deuxième Sexe, Simone de Beauvoir ² analysait déjà le mariage comme une institution enfermant les femmes dans l’immanence : foyer, maternité, dépendance, disponibilité conjugale…

    Priscilla de Sofia Coppola incarne cette idée au grand écran, avec une épouse héroïne qui apparaît dans un paradoxe visuel : d’un côté, une image lisse, léchée ; de l’autre, une détresse silencieuse. Le mariage devient la forme officielle d’un rapport déjà asymétrique avec Elvis : différence d’âge, de statut, isolement, contrôle de l’apparence, du corps, des sorties, des fréquentations… Priscilla devient « femme de », figure  assignée à l’attente. Le film rend cette situation d’autant plus insidieuse que son environnement domestique et son statut peuvent, vus de l’extérieur, ressembler à un fantasme.

    L’enfermement féminin ne se limite pas à la seule disponibilité conjugale. Dans Euphoria, Nate, interprété par Jacob Elordi, incarne un mari dominant, tandis que Cassie performe une figure d’épouse hyperféminisée, mise en scène pour répondre au désir et aux attentes masculines. La saison 3 accentue cette lecture à travers le mariage. Sur fond de chantage affectif et matériel, Cassie semble réduire son « mariage de rêve » à une œuvre florale de 50 000 dollars. L’épisode se referme sur une issue plus violente encore.

    Avec Love Story: John F. Kennedy Jr. & Carolyn Bessette, ce n’est plus seulement la cérémonie qui intéresse, mais ce que l’union révèle. Ici, l’enfermement de Carolyn est médiatique. Lorsqu’ elle n’est pas recluse, la femme de JFK Jr. est regardée, jugée, presque possédée par les médias. Derrière l’idylle d’un mariage quasi princier, elle est absorbée par le mythe et par la pression familiale. 

    Même quand le scénario et le registre changent, le mariage est ré-exploré sous un prisme plus relatif, où le décor amoureux ne suffit plus. Derrière la codification romantique, films et séries traquent désormais autre chose : ce que l’union réveille et ce qu’elle menace de faire éclater. 

    02

    LE STORYBOARD

    Tous fans de
    Sarah Andelman

    Co-fondatrice et directrice artistique de Colette, concept store parisien de référence entre 1997 et 2017, Sarah Andelman a su faire naître les files d'attente et les ruptures de stock autour des marques et des objets qu'elle sélectionnait. C'est désormais à travers les livres qu'elle rassemble ses coups de cœur. Depuis 2021, elle édite Just An Idea Books, une collection qui met en lumière des artistes atypiques et des talents émergents. Elle nous raconte ici son rapport aux passions, celles qui l’animent et celles qu’elle a su faire naître.

    © Jean Picon

    Sarah Andelman à l'exposition “Snoopy in Style : A History of Peanuts and Fashion” © Jean Picon / Astrid Staes

    Êtes-vous fan d’un personnage ou d’un artiste ? Est-ce que vous avez une fixation qui ne vous a jamais quittée ?

    S.A

    Je suis fan de Snoopy ;-)

    ©Jean Picon

    Avec vos livres Just An Idea, vous parlez de coups de cœur pour les artistes que vous présentez ; comment se transforment-ils en projet éditorial ?

    S.A

    Avec le livre, je contribue à porter le projet de l'artiste sur un format « permanent » qui peut se transmettre de génération en génération...

    Dans une précédente interview avec Goodmoods, vous expliquiez choisir ces créateurs pour leur talent brut et parce qu'aucune publication ne leur était encore consacrée. Le livre a-t-il toujours été une évidence pour ce projet ? 

    S.A

    Oui le livre reste pour moi une évidence, j'aime le papier et toute la démarche dans sa production. J'aime aussi le format d'exposition pour faire découvrir des artistes.

    Illustration : Jean Jullien

    Avec le recul, quand vous repensez à Colette, diriez-vous que c'était déjà un peu la même démarche ? Partager un travail que vous aimez avec les autres ?

    S.A

    Absolument, notre plus grand bonheur est de faire découvrir des talents, partager
    des révélations, inspirer...

    Les éditions limitées et les collaborations exclusives de Colette attiraient une

    clientèle internationale, jusqu'à provoquer une file d’attente sans fin à l'entrée du

    magasin et des ruptures de stock parfois en quelques heures. Diriez-vous que ces

    personnes étaient déjà des fans ?

    S.A

    Fans ou collectionneurs ? La sensation de rater quelque chose peut être désagréable, mais au final, avec le temps, on se rend compte que rien n'est indispensable, à part le bonheur, précieusement.

    Plan C Framework, Milan

    © Charr Morita / Forlee Bean

    Sarah Andelman pour MOYNAT x Kasing Lung © Instagram @moynat 28/02/26

    Dans votre travail de curation, est-ce que l'œil et le cœur vont toujours ensemble ? Peut-on choisir un objet sans en être fan ?

    S.A

    Impossible pour moi, mon coeur me guide avant tout et je ne peux participer qu'à des projets que j'aime, avec des personnes que j'admire…

    Carte Pokémon « Raincoat Pikachu » vendue à 8,4 millions de dollars

    Est-ce qu’il y a une communauté de fans qui vous intéresse ou qui vous interpelle ?

    S.A

    J'aime tous les fans, tous les passionnés, que ce soit de foot ou de Pokémon, de matcha ou de sneakers.

    03

    LES BONS MAUX

    [braid-zi-la] nom angl.

    01.

    Contraction du mot anglais “bride” (mariée) et de Godzilla, monstre du film japonais éponyme. Terme péjoratif utilisé pour qualifier la transformation, jugée monstrueuse, d’une future mariée en cheffe d'opérations tyrannique à l’approche du jour M.

    02.

    Surnom sexiste, sans équivalent masculin, qui transforme une charge mentale écrasante en défaut de caractère.

    04

    LE GESTE

    Le genou à terre

    • Texte
    • Alix Leridon

    Un parfum de chevalerie, une touche de niaiserie, l’écho lointain de l’amour courtois… Préfigurant la demande en mariage, le genou à terre semble appartenir à l’ordre immémorial des sentiments. Un joli tour aussi vieux que l’amour, comme sorti d’un manuscrit enluminé. Il en va tout autrement. 

    Sweet Home Alabama (2002)

    Avant le XXe siècle, on ne demande pas une main en pliant le genou devant l’intéressée. On fait plutôt des courbettes à son père. En Occident, la « puissance maritale » (ou coverture chez les anglo-saxons) fait légalement passer une femme de la tutelle de son père à celle de son mari, scellant entre eux cet accord. C’est le cas jusqu’en 1938 pour la France. 

    Rien à mettre en scène dans cette affaire d’hommes, purement contractuelle, qui trouve des échos jusque dans des cultures très éloignées. Avant Hollywood, la demande en mariage est presque toujours une affaire d’intermédiaires, qui n’engage pas directement les principaux concernés. Exporté par les États-Unis, le genou à terre serait une trouvaille du cinéma muet, qui avait besoin d’une grammaire du corps capable de se passer de dialogues. Un excès de lisibilité qui frise d’ailleurs souvent le comique : c’est le propre de ce genre cinématographique. 

    Julius Victor Berger, The Romantic Proposal in the Gardens, 1898. Huile sur toile.

    Tout partirait donc d’une farce ? Il y a en tout cas dans tout ça quelque chose de profondément carnavalesque. Dans une société où le mariage reste largement structuré par l’autorité masculine, le genou à terre du cinéma muet est une forme de renversement de l’ordre et des hiérarchies. Pendant quelques secondes, le pouvoir semble changer de camp. Un bref théâtre de l’inversion avant le retour à la norme. Comme souvent, le sublime y côtoie le burlesque : le geste a la gravité d’une supplication, le sacré de la génuflexion, en même temps que la vulnérabilité d’une chute.

     ¹ « ‘Popping the question’ when the answer is known : the engagement proposal as performance », David Schweingruber, Sine Anahita & Nancy Berns, Sociological Focus, 2004
    « ‘A Story and a Ring’: Audience Judgments about Engagement Proposals », David Schweingruber, Alicia D. Cast & Sine Anahita, Springer, 2007

    Dans ses travaux ¹, le sociologue américain David Schweingruber décrit la demande en mariage comme une performance destinée à deux audiences : d’abord à la future fiancée, puis à tous ceux à qui l’histoire sera racontée (ou montrée, si tant est qu’elle soit filmée). Le jugement de ce deuxième public pèse dans la balance : dans une étude menée auprès de 2000 personnes en 2007, Schweingruber montre que les couples dont la demande respecte les codes « traditionnels » (dont le genou à terre), sont jugés plus solides que les autres. Interrogés séparément sur le sens du geste, la plupart avouent pourtant ne pas savoir répondre, ou n’y avoir jamais réfléchi. 

    Une image avant toute chose, donc, qui vaut moins par ce qu’elle raconte que par sa capacité à être reconnue. Étrange synchronicité dans un monde régi par l’individualité, le genou à terre transforme un sentiment en spectacle, une décision privée en récit collectif. Derrière le preux chevalier, le prétendant follement épris ou le futur époux, c’est toujours un acteur qui entre en scène, pour rejouer indéfiniment le même scénario. Et depuis près d’un siècle, on continue d’applaudir. Mais si le cinéma muet l’a inventé comme un effet dramatique, quelle comédie se joue aujourd’hui ? Aurions-nous fini par admettre que, malgré toutes prétentions à l’unicité, nous vivons tous, ou presque, la même histoire d’amour ? 

    05

    DEUXIÈME DÉCRYPTAGE

    La robe de mariée et le retour du mythe victorien

    • Texte
    • Soège Lecoq

    Symbole du mariage par excellence, maintes fois redessinée, revisitée, modernisée pour épouser l’air du temps, la robe de mariée semble aujourd’hui revenir à des codes plus anciens, presque sacrés. Les créateurs s’éloignent peu à peu de l’imaginaire festif de la bride-to-be pour renouer avec une robe plus traditionnelle. Dans ce retour au rite, c’est surtout l’esthétique victorienne qui réapparaît : blancheur solennelle, dentelles, voiles, corsages ajustés, fleurs symboliques. Autant de signes qui rappellent combien la reine Victoria a contribué à imposer l’imaginaire de la mariée en blanc.

    Robe Agnes par CINQ © Rose Mihman

    Le paradoxe d’un rite moins religieux, mais plus symbolique

    Le mariage a perdu une partie de son aura religieuse pour devenir plutôt une question de choix individuel. Max Weber voyait déjà dans la modernité un mouvement de désenchantement : ce qui relevait autrefois du sacré se déplace peu à peu vers le juridique, l’économique ou le sentimental. On se marie moins par obligation sociale, davantage par décision intime, affective, réfléchie.

    Ces dernières décennies, cette évolution s’est aussi traduite par une forme de désacralisation cérémonielle. Mariages civils improvisés à la dernière minute, célébrations religieuses en petit comité, unions surprises dissimulées sous un autre événement: le mariage se fait parfois plus souple, plus intime, moins codifié. En miroir, la robe de mariée a suivi ce mouvement. Elle a été raccourcie, simplifiée, dédramatisée, réinventée pour être plus confortable et moins solennelle. En témoigne la démocratisation du tailleur de mariage, à l’image du récent look Schiaparelli de Dua Lipa, héritier lointain de la silhouette civile de Bianca Jagger.

    Mais une tradition persiste. La robe blanche immaculée demeure l’un des rares codes capables de relier les mariages chrétiens, les mariages civils et les cérémonies laïques. On la croit ancienne, presque sacrée. Elle est pourtant l’héritière d’un effet de mode, certes royal, mais d’abord esthétique et médiatique.

    Le mariage en blanc de la reine Victoria

    Contrairement à une croyance contemporaine, la robe blanche et le voile immaculé ne sont pas directement issus d’une ancienne tradition symbolisant la pureté ou la dévotion. Pendant longtemps, la tenue nuptiale n’était pas nécessairement blanche. À l’église, la mariée portait surtout sa plus belle robe, souvent colorée, précieuse, et destinée à être portée à nouveau. Pour les aristocrates, elle était également une manière d’afficher son rang, ornée de fourrures, de broderies et accompagnée de parures. C’est la reine Victoria qui, lors de son mariage avec le prince Albert en février 1840, rompt avec cet usage. Elle fait le choix peu conventionnel de ne pas adopter le rouge usuel des mariées royales, et porte plutôt une robe blanche en satin de Spitalfields, ornée de dentelle de Honiton. A la place d’un diadème, elle revêt une couronne de fleurs d’oranger et un voile assorti. Une tenue qui paraît modeste au vu de son statut, sans hermine, et avec des bijoux simples.  Au-delà de son choix personnel de sobriété, son but est de mettre en valeur la dentelle anglaise et de relancer cette industrie, à l’époque en difficulté.

    Son « mariage en blanc » inspire les mariées aisées d’Angleterre et d’Amérique, avant que la presse, les gravures, les cartes, les publicités et les images de mode ne diffusent le modèle « robe blanche + voile de dentelle » comme idéal nuptial. Le blanc devient peu à peu un symbole de pureté, de bienséance romantique et de respectabilité. Mais il est aussi un marqueur social. Porter une robe blanche, fragile, salissante, difficilement remettable, signifie que l’on peut se permettre une tenue pensée pour un seul jour. La robe blanche devient ainsi un modèle aspirational et un idéal de la mariée moderne.

    La reine Victoria et le prince Albert se marient au palais Saint James à Londres le 10 février 1840

    Une robe qui récupère la gravité du rite

    Paradoxalement, plus le mariage se désinstitutionnalise dans la société moderne, plus la robe semble récupérer une part de sacré, comme si elle devait compenser la perte de solennité du rite. Après des années à vouloir la rendre plus confortable, les tendances bridal reviennent à une grammaire plus formelle, voire même liturgique. Chez les noms en vogue, la robe de mariée puise à nouveau dans le langage victorien. La silhouette sage, avec le corsage ajusté, la taille marquée et la jupe ample, revient particulièrement. Floure, Cinq, Bretagne ou Paula Nadal rejouent somptueusement les codes corsetés de la mariée victorienne.

      La dentelle réapparaît comme démonstration de raffinement, avec un retour des matières ouvragées : satin, soie, tulle, dentelle… Elle redevient un code de la mariée respectable, précieuse, presque reliquaire. Avec Les Fleurs, la directrice artistique María Bernad célèbre la dentelle vintage : chaque pièce est confectionnée avec soin dans un atelier parisien à partir de textiles européens vintage des XIXe et XXe siècles. Elle restaure un héritage matériel et l’image patrimoniale de la robe de mariée. 

      La fleur blanche comme signe sentimental

      Les mariages victoriens développent aussi une esthétique très sentimentale. Le langage des fleurs y occupe une place centrale, et le bouquet porte un message. La fleur d’oranger, en particulier, très populaire à l’époque victorienne, renvoie à la chasteté, à la vertu et à la fécondité. On la retrouve en couronne, en broderie, en bouquet, en ornement de voile ou de robe. Victoria en porte une couronne qui devient l’un des grands motifs de la mariée. Au fil du temps, la couronne se transforme en bouquet, la fleur d’oranger en composition de fleurs blanches. On la retrouve d’ailleurs dans l’imaginaire des mariées royales et aristocratiques, de Grace Kelly en à Lady Diana en 1981.

      La reine Victoria en robe de mariée blanche © The Picture Art Collection

      Dans les collections Weddings de Tanner Fletcher, la fleur blanche retrouve toute la symbolique romantique. Elle devient moins un symbole de pureté, qu’un graphisme à affirmer. Fondée par Tanner Richie et Fletcher Kasell, la griffe américaine non genrée explore tout ce que ce motif victorien tutoyait : la fleur sentimentale, la parure de cérémonie, la dentelle, le voile... La marque y apporte une fraîcheur contemporaine, en se permettant des contrepieds capables d’inscrire l’héritage victorien de la robe de mariée dans une tradition plus moderne.

      Récemment, la fleur nuptiale est venue ornée la Birkenstock de mariage imaginée par la créatrice nuptiale Danielle Frankel Hirsch. Les modèles Arizona, Madrid et Boston, décorés de perles, de fleurs de mousseline et, dans certains cas, de détails peints à la main dans le sud de la France, ancrent une chaussure de mariage non conventionnelle, presque profane, dans une certaine tradition. 

      Danielle Frankel Hirsch x Birkenstock © Stas Komarovski

      Danielle Frankel Hirsch x Birkenstock © Stas Komarovski

      Depuis les années 1950, la « mariée blanche » clôt la marche, ritualisée par Christian Dior, puis explorée par Yves Saint Laurent, Chanel et bien d’autres maisons. Karl Lagerfeld en fait une véritable signature dès le milieu des années 1980, réinterprétée à chaque saison : minirobe, tailleur-pantalon, mariée enceinte ou couple de mariées… Si cette coutume est restée chez Chanel, elle est aujourd’hui chahutée par Matthieu Blazy : lors du défilé Chanel Haute Couture Automne-hiver 2026, la robe de mariée s’est retrouvée coincée entre d’autres silhouettes, et le défilé s’est achevé sur une robe noire, pensée comme une sorte d’anti-mariée. Preuve que, même les pactes les plus ritualisés peuvent être renégociés.

      Chanel Haute Couture Automne-hiver 2026

      07

      LA FORMULE

      Parfums aux phéromones et élixirs d’amour

      • Texte
      • Soège Lecoq

      La parfumerie se prend au jeu de la rencontre et remet au goût du jour un fantasme vieux comme les philtres d’amour : celui d’une odeur capable d’attirer l’autre à soi. Parfums de peau, formules aux phéromones, fragrances neuro-olfactives… Le parfum ne promet plus seulement de sentir bon, mais de provoquer quelque chose, un coup de foudre. Entre chimie et alchimie, une odeur peut-elle créer le sentiment amoureux ?

      Glossier

      Et si le grand amour arrivait au détour d’un sillage ? Si, dans une foule, une odeur irrésistible suffisait à faire tourner les têtes, à déclencher un désir, voire une rencontre ? Longtemps cantonné aux publicités de parfums, ce fantasme de l’attraction olfactive s’invite désormais jusque dans la formulation des fragrances.

      Dès 2023 sur Tiktok, les parfums aux phéromones sont arrivés au cœur d’un nouveau challenge : les utilisatrices se filment après s’être enduites de parfum aux phéromones pour observer la réaction de leur partenaire, souvent étrangement plus attiré. Le roll-on viral Pure instinct promet une réaction au “body chemistry” de chacun. Vogue rapporte même les témoignages de serveuses affirmant recevoir davantage de pourboires lorsqu’elles le portent.

      Si cela semble amplifié, la trend questionne. Les « phéromones », ces messagers chimiques qui participent notamment à la reproduction chez de nombreuses espèces animales, peuvent-elles réellement jouer les entremetteuses chez l’être humain ? Les scientifiques sont sans équivoque, les homo sapiens n’ont pas de récepteurs aux phéromones, l’organe voméronasal situé dans le nez des mammifères et reptiles, dédié à la perception de ces molécules, étant atrophié chez l’humain. Le fantasme de l’attraction n’est donc pas prouvé comme une réalité scientifique, malgré une myriade de marques qui attestent avoir trouvé une molécule révolutionnaire. 

      S’il n’existe donc pas de fragrance de l’amour, l’odorat reste intimement lié au désir, à la mémoire et aux émotions. Et c’est peut-être là que se trouve le véritable terrain amoureux de la parfumerie contemporaine. Glossier You a montré la voie il y a quelques années avec ses skin scents, des formules pensés pour amplifier l’odeur sui generis. Des exhausteurs d’aura qui reposent sur des assemblages sucrés, poudrés, sensuels par essence. Le slogan de la gamme montre d’ailleurs plus son attachement à se sentir davantage bien dans sa peau avant de plaire aux autres. 

      Glossier

      Encore plus loin, Vyrao revendique le territoire du neuro-olfactif, à la croisée de la parfumerie et des neurosciences. L’une de ses fragrances signatures, Ludatrix, mélange de notes de rouge à lèvres, de latex et de rose poudrée, et a été pensée comme un parfum de séduction. Selon les tests mis en avant par la marque, elle augmenterait notamment la sensualité de 81 %, l'énergie de 56 % et le bonheur de 57 %. Preuve que le parfum fonctionnel ne garantit ni le coup de foudre, ni la bague au doigt, mais peut signer une odeur qui restera émotionnellement indélébile.

      09

      L'ANATOMIE D'UN OBJET

      La bague Toi et Moi de Jackie Kennedy 

      • Texte
      • Alix Leridon

      [Typologie]

      Bague

      [Année]

      1953

      [Marque]

      Van Cleef & Arpels

      Jackie Kennedy avec la bague Toi et Moi
      01

      C’est l’anti-solitaire. Avec ses deux pierres sur un même anneau, la bague « Toi & Moi » prête sa forme à une idée : le couple. Paire précieuse, elle raconte la coexistence et la proximité, bien que chacune des deux pierres conserve sa singularité. Un modèle de bague popularisé dès le XVIIIe siècle par Napoléon Bonaparte, qui en offre une version en diamant et saphir à Joséphine, pour leurs fiançailles. Deux siècles plus tard, c’est celle de Jackie Kennedy qui remet le style au goût du jour. 

      02

      Un diamant de 2,88 carats et une émeraude colombienne de 2,84 carats se répondent sur une monture en or jaune et platine, ornée de diamants baguette. Les pierres pèsent presque le même poids, et sont taillées de la même manière, en taille émeraude, trouvant une forme d’équilibre dans la différence. Légèrement décalées, elles semblent engagées dans un mouvement de rapprochement, comme si la bague mettait en scène une attraction.

      03

      Ce n’est pas John Kennedy lui-même qui choisit la bague de sa future femme, en 1953, mais son père, Joseph Kennedy, guidé par Hélène Arpels (une amie de la jeune fiancée et épouse du joaillier Louis Arpels). Loin du symbole que la bague représente, l’anecdote raconte moins une histoire à deux qu’une histoire mise en scène par d’autres. À une époque où le solitaire reste largement plus populaire (et c’est encore le cas aujourd’hui), ce choix d’une bague « Toi & Moi » est un parti pris affirmé.

      04

      En 1962, Jackie se réapproprie la bague en la faisant transformer. Les diamants baguette qui encadraient les deux pierres disparaissent au profit d’une cascade de diamants marquise disposés en couronne de laurier, motif antique de victoire et de souveraineté. Cette métamorphose accompagne celle de Jackie. Depuis son mariage, la First Lady est devenue une icône mondiale, incarnant à la fois le glamour américain et la sophistication européenne.

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      Le solitaire promet de ne faire qu’un. La « Toi & Moi » raconte autre chose. Deux pierres qui se rapprochent sans se confondre, sans se soumettre l’une à l’autre. C’est peut-être ce qui continue de faire sa modernité : plutôt que de représenter l’amour comme l’évanouissement de deux êtres dans un même récit, elle dessine la rencontre durable de deux singularités.

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      TROISIÈME DÉCRYPTAGE

      La sosie-mania fait voir en double

      • Texte
      • Déborah Malet

      À la croisée de la culture fan et de l’économie du dupe, l’engouement pour les sosies est devenu un divertissement rentable dans l’économie de l’attention. 

      Le concours de sosies de Timothée Chalamet s'est tenu le dimanche 27 octobre 2024

      au Washington Square Park à New York, attirant environ 2 500 personnes et une foule de participants

      ¹ Séphora Talmud, Sosies en série

      Jusqu’ici cantonné aux fêtes populaires, à des prestations en discothèque et à quelques émissions de télé, le concours de sosies connaît un renouveau surprenant depuis maintenant deux ans. Dans les grandes villes américaines et européennes, et en écho sur les réseaux sociaux, on voit donc fleurir ce genre de spectacle à la plus grande joie des fans de Timothée Chalamet et Pedro Pascal. Comment expliquer cet emballement soudain ? « Le sosie est un objet culturel très révélateur de notre époque : il dit à la fois notre fascination pour l’image, la célébrité, notre goût du jeu, du déguisement, et notre besoin de remettre de la vraie corporalité dans un monde saturé de visuels fabriqués avec des stars intouchables », note Séphora Talmud¹. La consultante en communication et marketing dans la mode sait de quoi elle parle puisqu’elle est à l’initiative du site Sosies en série, qui propose « des interviews croisées de personnalités d'industries créatives à la ressemblance frappante ».

      1

      Copier / coller

      Le phénomène a d’ailleurs un lourd passif sur les réseaux sociaux : on les voit régulièrement au cœur des théories complotistes les plus folles comme en témoignent l’affaire récente du soi-disant faux Jim Carrey apparu sur la scène des César ou encore de la fausse Shakira lors de la cérémonie d’ouverture de la Coupe du monde, la chanteuse colombienne n’accusant visiblement pas les signes du temps, ce qui sème le doute chez certains de ses fans qui crient au sosie à chacune de ses apparitions publiques. 

      Mango Eté 2026

      ¹ Un doppelgänger (ou doppelganger) est le double fantomatique, le sosie ou l'alter ego maléfique d'une personne vivante issu du folklore germanique.

      Récemment, c’est la présence, assumée, de sosies sur la scène mode qui fait parler. Dans les campagnes publicitaires et défilés, le doppelgänger¹ a là aussi le vent en poupe. Vous avez cru voir Zendaya dans la campagne été 2026 de Mango ? Erreur. Même si on ne peut clairement pas affirmer que la marque joue consciemment sur cette ressemblance, le doute est là. « Le sosie, c’est l’appropriation du mythe à prix réduit. Il permet aux marques de jouer avec le pouvoir de l’icône, sans passer par un très rigide et onéreux contrat d’ambassadeur. C’est une manière de capter l’aura d’une célébrité, tout en gardant une marge de manœuvre budgétaire et créative, et bien sûr d’attirer l’attention des consommateurs », souligne Séphora Talmud. La marque de bagagerie Away a ainsi tourné à son avantage les fameux « look alike contests » en utilisant dans sa campagne virale fin 2024 les doubles des acteurs Dev Patel, Jeremy Allen White et Thimotée Chalamet. Avec pour message publicitaire : « Même les sosies voyagent avec l’original ».

      2.

      Plus vrai que nature

      « On joue sur la notion de simulacre, d’authenticité, de vrai/faux, qui sont des thèmes profondément ancrés dans la mode contemporaine. Plutôt que d’aller chercher les mêmes visages que tout le monde, certaines maisons préfèrent choisir une version décalée, plus frondeuse, qui colle mieux à une communication dite disruptive. » En 2020, Demna Gvasalia pour Vetements avait fait défiler un faux Snoop Dogg ainsi que des sosies de Mike Tyson, Naomi Campbell, Angelina Jolie et Kate Moss. Le sosie de cette dernière, Denise Ohnona plus connue sur Insta sous le nom de @iamnotkatemoss, a depuis défilé pour la collection automne-hiver 2024-2025 de la créatrice Marine Serre qui, elle, avait déjà semé le trouble en faisant appel à une sosie de la mannequin Clara Berry (et de son chien !) pour sa collection printemps-été 2020. 

      À l’avant-garde, Kanye West s’était plié à cet exercice pour une campagne virale de sa marque Yeezy season 6 dès 2018  mettant notamment en scène Paris Hilton grimée en Kim Kardashian : « Fabriquer une telle surprise offre aux marques un énorme earned media (des retombées médiatiques organiques, ndlr) », avance Séphora Talmud.

      Denise Ohana au défilé Marine Serre FRW 24/25
      © Arnel del Gente

      Paris Hilton pour la campagne Yeezy Season 6

      3.

      La culture du dupe

      Impossible de ne pas faire le rapprochement entre le recours aux sosies et le boom du dupe. « Il y a clairement une filiation. On duplique tout : les produits (parfums, sacs, rouges à lèvres…), les looks, les personnes… L’important n’est plus d’être l’original absolu, mais d’être suffisamment reconnaissable pour activer la bonne référence culturelle », affirme Séphora Talmud. C’est également sur la vague du dupe qu’a surfé le créateur américain Alexander Wang, au lourd passif réputationnel post #Metoo, pour faire son come-back médiatique : « Sa campagne en 2024 avec des profils déjà très suivis sur TikTok et Instagram pour leur ressemblance avec des stars, comme Paige Niemann, sosie d’Ariana Grande, ou Ashley Leechin, sosie de Taylor Swift, joue sur cette ambiguïté de manière très explicite : la légende du post Insta était « 100% certified authentic », pour promouvoir son sac Ricco, clin d’œil à son sac Rocco des années 2010. Résultat : une visibilité maximale sans payer ni gros cachet, ni droit à l’image … » En parlant de droit à l’image, on se souvient du cas Cetelem et sa saga publicitaire mettant en scène un double de Michel Polnareff, et qui s’est terminé par une condamnation de la marque par le chanteur.

      Plus récemment c’est la marque Ohmu qui s’est emparée de la culture du dupe pour faire face aux nombreuses copies de son célèbre canapé « Teddy ». En reprenant avec humour les codes de la contrefaçon, la marque a vendu sur des plateformes comme Temu ou Dupe.com quelques exemplaires d’un « Tedy » orange clinquant à prix bradé. Ce pied de nez s’est accompagné d’une campagne qui pousse le curseur en faisant appel à des sosies de célébrités pour jouer le rôle de « dupefluenceurs », des créateurs de contenus qui mettent en avant les meilleures copies de produits tendances. L’auto-imitation apparaît alors comme une technique marketing pour valoriser un original et, plus largement, un savoir-faire.

      © OMHU

      © OHMU

      4.

      Cosplay de fan

      Si cette sosie mania est aussi désirable et bankable, c’est grâce aux communautés de fans. Reprenant l’exemple des concours de sosies, Séphora Talmud en parle comme du « stade ultime de la gamification de la ressemblance : les fans ne se contentent plus de liker ou de partager une image de leur idole, ils deviennent l’image. Ce type de rassemblement reste bon enfant, sans confusion commerciale, mais il souligne l’effacement de l’original au profit de l’archétype. On est passé du fan qui collectionne des posters de sa star préférée au fan qui s’approprie le visage et la dégaine d’une égérie, tel un filtre Instagram vivant. » Sans parler des tutoriels qui abondent sur les réseaux sociaux pour se maquiller comme sa star favorite… Mais la puissance des fandoms réside surtout dans le fait qu’ils peuvent changer de narratif. Dernière preuve en date, les fans LGBTQI+ de Pitbull qui ont poussé le mimétisme jusqu’à assister à ses derniers concerts, flanquées d’une fausse calvitie et d’une barbichette. Iels ont ainsi renversé le cliché du fan de base, masculin ascendant viriliste, pour faire du rappeur américano-cubain une icône queer, à la surprise générale. 

      Fans de Pitbull © Ayesha Kazim

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      LE LOGORAMA

      Le batteur de la Major League Baseball

      • Texte
      • Alix Leridon

      C’est peut-être le batteur le plus célèbre du baseball américain. Silhouette blanche sur fond rouge et bleu, le joueur en plein swing du logo de la Major League Baseball rassemble depuis plus d’un demi-siècle tous les supporters du pays. 

      C’est le passe-temps de l’Amérique, « America’s pastime ». Après la guerre de Sécession, alors que le pays cherche à reconstruire son identité et à trouver un ciment collectif, le baseball s’impose comme l’un des mythes fondateurs de l’Amérique moderne. C’est d’ailleurs depuis ses gradins que serait né le mot « fan » à la fin du XIXe siècle. Abréviation de fanatic, la presse l’adopte alors pour désigner son insatiable public.

      Née en 1903 de l’union des deux grandes ligues de baseball professionnel américaines, la Major League Baseball devient l’institution chargée d’incarner ce sport national. Il faudra pourtant attendre 1968 pour qu’elle se dote d’un logo. C’est à l'occasion du centenaire du baseball professionnel que la ligue confie à l’agence new-yorkaise Sandgren & Murtha la création de son emblème. Derrière sa silhouette iconique, le graphiste Jerry Dior, qui l’aurait réalisé en un après-midi.

      The Sporting News, 1968

      Anonyme, le batteur de la MLB représente tous les joueurs, et chaque fan peut y reconnaître son propre héros. Contrairement à la rumeur très répandue selon laquelle il s'agirait de Harmon Killebrew, la silhouette a en réalité été dessinée à partir des photographies de différents athlètes. Figé en plein élan, c’est la promesse du jeu et la beauté du geste qu’elle incarne. Depuis sa création, il n’a subi presque aucune modification : seules ses couleurs, celles du drapeau américain, ont été un peu foncées. Un modèle si puissant que d’autres ligues, comme la NBA, s’en sont inspirées.

      © Majestic

      Brodé au dos du col ou sur la manche des maillots des différentes équipes franchisées, porté par chaque joueur, chaque arbitre et chaque entraîneur, il est l'un des rares emblèmes capables de dépasser les rivalités locales pour rassembler toute une communauté. C'est peut-être là sa véritable force de frappe : faire de trentes équipes rivales les pièces d'un même récit national.

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      LA PAUSE
      POP-CORN

      Les Nevarro Nummies de Grogu

      Texte Soège Lecocq

      Les « Nevarro Nummies », ces macarons bleu turquoise que Grogu dérobe grâce à la Force dans The Mandalorian (saison 2, épisode 4) sont instantanément devenus iconiques. À tel point que Lucasfilm a publié la recette officielle sous le nom de Blue Milk Mando Macarons avant de proposer une version commerciale, celle qui a donné son nom officiel :
      les Nevarro Nummies. 

      Dans cette scène, l’apprenti Jedi, que les fans avaient d’abord surnommé « Baby Yoda » pour sa ressemblance au personnage iconique de la saga Star Wars, vole les biscuits d’un camarade de classe, avec un mélange d’innocence, de gourmandise et de fourberie. Rapidement transformé en GIF par les internautes, le larcin est devenu culte, et résume en une séquence le capital affectif unanime du personnage. 

      The Mandalorian (saison 2) © Lucasfilm Ltd. / Disney+

      Coques

      • 1 tasse de farine d’amandes
      • 1 tasse de sucre glace
      • 1/2 c. à café de sel
      • 3 blancs d’œufs
      • 3/4 tasse de sucre
      • 1/2 c. à café de vanille
      • 2 à 3 gouttes de colorant bleu


      Garniture

      • 115 g de beurre doux
      • 1,5 tasse de sucre glace
      • 3 c. à soupe de crème épaisse
      • 1/2 c. à café de vanille
      • 1 goutte de colorant bleu
      • 2/3 tasse de confiture de framboises

      Recette

      Nevarro Nummies

      Préparation

      60 min

      01.

      Tamisez ensemble la farine d’amandes, le sucre glace et le sel.

      02.

      Montez les blancs en neige. Ajoutez progressivement le sucre, puis la vanille et le colorant.

      03.

      Incorporez délicatement les ingrédients secs jusqu’à obtenir une pâte lisse formant un ruban.

      04.

      Pochez de petits cercles sur une plaque recouverte de papier cuisson. Tapez la plaque pour retirer les bulles d’air, puis laissez reposer 40 minutes.

      05.

      Faites cuire 12 à 15 minutes à 150 °C. Laissez refroidir.

      06.

      Fouettez le beurre avec le sucre glace, puis ajoutez la crème, la vanille et le colorant.

      07.

      Garnissez une coque d’un cercle de crème au beurre et d’un peu de confiture de framboises. Refermez avec une seconde coque.

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      LA LEÇON

      Le fandom sportif à l'heure du YouTube game

      • Texte
      • Soège Lecoq

      Du GP Explorer à la Fléchettes Cup, les créateurs de contenu transforment leurs communautés en foules bien réelles. Plus que de simples compétitions sportives, ces événements inventent un nouveau modèle de fandom, fondé sur la proximité, l’appartenance et la force du collectif. Avec, à la clé, une nouvelle manière de penser le sponsoring pour les marques partenaires.

      Le 5 octobre 2025, plus de 1,4 million de spectateurs ont suivi en direct sur Twitch la troisième et dernière édition du GP Explorer, organisée au Circuit Bugatti du Mans. Un record francophone de visionnages simultanés. Sur place, 200 000 personnes se rendaient au circuit sur trois jours, avec un pic de 80 000 spectateurs le dimanche.

      Via Instagram @circuitdes24heures

      Pour comprendre ce phénomène, il faut remonter à l’automne 2022. Le 8 octobre, Squeezie lance la première édition du GP Explorer : une course de Formule 4 portée par un YouTubeur français, diffusée sur une plateforme de streaming, et pleinement assumée comme une version amateur d’un Grand Prix de Formule 1. Au volant, des streamers, dont certains n’ont pas encore le permis (Seb) d’autres, comme Sofyan, n’ont presque jamais touché un volant. Pierre Chabrier et Sylvain Levy viennent bien d’une chaîne dédiée à l’automobile, mais l’essentiel reste ici : tous sont amateurs, tous apprennent et découvrent la violence physique d’une voiture filant à 250 km/h.

      Bande-annonce du GP Explorer 3 (2025), Théodore Bonnet © Unfold Production

      Six semaines plus tard, AmineMaTue répond avec le Eleven All Stars. Pour la première édition, des personnalités d'Internet françaises et espagnoles s'opposent avec un match aller le 19 novembre 2022 au stade Jean-Bouin de Paris : il bat le record de Squeezie avec un pic à 1 155 060 téléspectateurs.

      Le concept fait rapidement des émules car en l'espace de trois ans, une suite d'événements créateurs réinvente l’écosystème du fandom français. Le DTR Fight de RebeuDeter en décembre 2024, le Crunch Creator de Djayson Karavane, la Fléchettes Cup de LeBouseuh en mai 2026.

      Ils ne le savent pas encore, mais ils viennent d'inventer un nouveau modèle de fandom. Car dans le milieu sportif traditionnel, l'institution précède la communauté : le club existe, accumule une histoire, une géographie, des titres, et autour de lui se constitue progressivement un public de fidèles. Or, le modèle creator inverse totalement ce schéma, la communauté n'est pas le résultat du projet mais la condition. 

      1.

      Le retour de la présence dans un monde de stream

      Ces évènements, s’ils sont nés sur Youtube et Twitch, ont cette force de passer de l'écran au réel. La compétition de fléchettes organisée par LeBouseux montre que la communauté rassemble autour de n’importe quelle discipline, même la plus niche. Loin d’être un sport-monde, le jeu de pub britannique, longtemps cantonné aux écrans de télévision du vendredi soir, a fait carton plein. Les mille places s'écoulent en quelques minutes. LeBouseuh intègre même le public à l'expérience, en organisant un concours de déguisement qui lui redonne une place dans le spectacle.

      Les lieux qu’ils mobilisent rendent le fandom tangible. Le mythique circuit Bugatti pour le GP Explorer. Le Parc des Princes pour le Eleven All Stars. La Paris La Défense Arena pour le DTR Fight. Un stade de Bordeaux presque complet pour le Crunch Creator… Une communauté dispersée sur des milliers d'écrans se retrouve dans un même espace et respire le même air. Ce qu’ils vendent n’est pas tellement un sport, mais le sentiment d'être là, ensemble, autour de quelqu'un qui vient du même monde. 

      2.

      Le renversement du lien parasocial

      Donald Horton and R. Richard Wohl, « Mass Communication and Para-Social Interaction: Observations on Intimacy at a Distance », Psychiatry n°19, no. 3 (1956): 215–229

      En 1956, Horton & Wohl théorisaient déjà la façon dont les médias de masse créent une illusion d'intimité : le fan développe le sentiment de connaître la personnalité médiatique, dans une relation structurellement unilatérale bien que vécue comme réciproque. Or avec ces événements, les youtubeurs court-circuitent cette illusion. 


      Squeezie, Amine, RebeuDeter, LeBouseuh ont entre 25 et 35 ans. Ils ont grandi avec les mêmes jeux vidéo, les mêmes memes, les mêmes galères de banlieue ou de ville moyenne. Ils viennent d'Internet, comme leur public. Le fan regarde quelqu'un qui a réussi avec lui, depuis le même point de départ. Ce que les sociologues appelleraient une homophilie de classe et de génération : on s'attache à ceux qui nous ressemblent. Et ici, la ressemblance n'est pas simulée.

      Ce que cherchent les spectateurs sur YouTube et Twitch, c'est justement ce que le sport institutionnel n'arrive plus à offrir aussi clairement : l'interaction, la proximité, les coulisses. Chaque participant revient sur les dessous de la compétition sur sa propre chaîne, avec le même naturel que ses débuts. 

      D’ailleurs pour ces évènements, pas question de changer de ton, ni dans la participation, ni dans la communication. Ils gardent les mêmes codes, les mêmes références, le même sens de l'humour, et forcément aussi les mêmes placements de produit.

      Maghla (1,3 M followers) et Léa Elui (10M followers) ont fait équipe ensemble au sein de l'écurie Sol de Janeiro lors du GP Explorer 3 en octobre 2025

      3.

      La mutation du sponsoring à l'ère du fandom creator

      Ce modèle enclenche une transformation du sponsoring. Le GP Explorer 3 aligne plus d'une quarantaine de marques partenaires réparties par niveau d'engagement. Les marques de beauté investissent les écuries féminines : Sol de Janeiro devient l’équipe de Léa Elui et Maghla, Erborian de Cocotte et Baghera. Lego sponsorise les voitures de Maxime Biaggi et Djilsi, Netflix d'Amine et Squeezie. La Fléchettes Cup, elle, s'associe à Capri-Sun, marque de l'enfance et de la nostalgie, signal culturel autant que commercial.

      Une approche fine du sponsoring puisque de cette façon, la communauté ne subit pas le message, mais l'intègre. Le sponsor entre dans un univers de ferveur partagée, et qui y est accueilli parce que sa présence a été choisie par quelqu'un en qui la communauté a confiance.

      C’est aussi une alliance sur la durée, car la présence ne se limite plus à un panneau au bord d'une piste ou à une collaboration commerciale lancée ponctuellement en ouverture de vidéo. Celle-ci commence des mois avant, la marque s’invite dans chaque live d'entraînement et se prolonge bien après la course. Certaines reviennent édition après édition, transformant le sponsoring en partenariat de fandom. C’est peut-être là que se joue la bascule la plus intéressante pour les marques. Dans un paysage saturé de contenus, la valeur ne vient plus seulement de la visibilité, mais de l’appartenance.

      Au fond, ces événements racontent un déplacement du cœur du fandom. Le public ne se contente plus de regarder une compétition : il suit une bande, achète une place pour vivre, en réel, ce qu’il suit depuis des années en ligne. Le fandom creator n’a pas remplacé le sport traditionnel. Il a simplement rappelé une chose essentielle : avant d’être une audience, un public est un groupe qui veut se reconnaître.

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      LE BILLET D'HUMEUR

      Parfois dans la vie, 
      des êtres et des choses
      semblent si aimables 
      qu’on se croit tout seul 
      à les aimer tant   
      mais qu’on est heureux 
      – comme c’est étrange –
      d’être des milliers 
      à les aimer tant
      je suis fan d’Homère 
      et du Vendée Globe
      je suis fan des phares 
      les nuits de tempêtes
      de la confiture
      de myrtilles sauvage
      et de Bad Bunny
      très fan de Venise 
      et de Venaco
      (le village en Corse 
      où vit ma grand-mère)
      j’aime ceux qui aiment 
      plus fort que les autres
      et je peux donc dire 
      que sauf exceptions :
      je suis toujours fan 
      de ceux qui sont fans.

      Victor Pouchet

      Victor Pouchet est poète et romancier. Son dernier roman, Voyage voyage, est paru aux éditions Gallimard en 2025.